Notion d’ouverture

Notion d’ouverture

« Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale. J’affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu’elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n’y aura plus rien. Rien que moi. »

(Frank Herbert, Dune, « la litanie contre la peur ».)

Dans la plupart des arts martiaux, il est question d’avoir une position de garde impeccable, de manière à ne laisser aucune « ouverture » à son adversaire. Dans la plupart des sagesses et des spiritualités, il est question de parvenir à s’ouvrir aux autres ou à Dieu, pour atteindre le bonheur ou la sérénité. Mais au-delà de cette dichotomie, ces deux domaines nous apprennent beaucoup sur nous-mêmes et quoi que nous enseignent les grands maîtres du combat, ils finiront toujours par affirmer que le plus important est de s’ouvrir à l’autre.

 

L’ouverture dans les arts martiaux

Quel que soit le pays dont est originaire un art martial, il y a des récurrences universelles. Cela vient de l’évidence que nous avons tous le même corps, la mécanique étant la même, des techniques peuvent parcourir des milliers de kilomètres ou être découvertes à plusieurs endroits et époques différents. L’une des premières ressemblances que l’on peut voir vient de la position de garde. Celles en Boxe et en Karaté (mais aussi Aïkido) partent de la même base : Bras levés (plus ou moins hauts en fonction de la distance entre les combattants) pour mieux parer et se protéger, une jambe avancée et fléchie pour avoir un meilleur appui et une bonne stabilité. Ces deux arts martiaux, ainsi qu’à peu prés tous les autres, reposent sur la même stratégie. Se protéger en verrouillant ses points sensibles (son centre plus particulièrement) et chercher « l’ouverture » chez l’adversaire, pour ensuite l’exploiter. D’ailleurs, en Kung Fu Wing Chun, comme en Capoeira, les séances d’entrainement comprennent des exercices relativement ludiques, pour se perfectionner dans la recherche de l’ouverture chez l’autre. Cette idée est omniprésente et pas que dans les arts martiaux. Puisque cette notion est aussi centrale dans le jeu d’échecs. Des livres sont même entièrement consacrés aux ouvertures et aux stratégies adéquates.

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D’un premier point de vue, on peut alors penser que l’ouverture est un signe de faiblesse. Sa présence n’est pas souhaitable, car annonciatrice d’une défaite à venir. Néanmoins, chez les pratiquants plus aguerris, l’ouverture dans leur garde ne constitue en aucun cas une faiblesse. Bien au contraire, elle devient une force. En effet, de nombreux maîtres d’arts martiaux laissent volontairement des ouvertures dans leur garde pour inciter l’adversaire à s’y engouffrer. Ce qui a pour conséquence de laisser chez ce dernier aussi une ouverture, que le maître peut ensuite exploiter à sa guise. Ce cas de figure est incroyablement bien mis en scène dans le chef d’œuvre de Kobayashi : « Hara Kiri ». Lorsque le personnage principal se voit contraint d’affronter un grand samouraï et qu’il s’aperçoit que la situation est totalement bloquée, car la position de chacun est absolument impeccable, c’est alors qu’il décide de s’approcher de lui les bras grands ouverts en offrant son ventre. Ce qui augmente la crainte et l’inquiétude chez son adversaire qui se trouve totalement désemparé devant une telle improbabilité. Je ne saurais que trop vous conseiller de regarder cette œuvre phare, qui est un des films de samouraïs les plus importants de l’Histoire du cinéma. Il fait partie, entre autres, des films qui ont inspiré Sergio Leone pour ses Western Spaghetti, mais il est surtout intéressant par rapport au portrait qu’il dépeint du samouraï, très éloigné de l’idée romantique qu’on a d’habitude… Mais je m’égare, revenons à nos moutons.

https://www.youtube.com/watch?v=L6tp8r0E68w

En ce qui concerne le Karaté, lorsqu’on observe les katas, on s’aperçoit qu’il y a régulièrement des mouvements de mains sur les côtés, comme quelque chose que l’on écarte ou une porte qu’on ouvre pour ensuite y rentrer, suivi d’un coup. L’idée est d’abord d’ouvrir, puis d’entrer. Ou alors d’entrer (ou forcer l’entrée), pour justement créer de soi-même l’ouverture.

https://www.youtube.com/watch?v=y2cLXDNXY70

Là est l’approche Karaté ou des arts martiaux en général, qui ont continuellement recours à la force. L’approche de l’aïkido est tout à fait différente. Entrer dans l’ouverture ne se fait jamais avec force, mais toujours en accompagnant le mouvement du partenaire. Dans les mouvements appelés « Taï  Sabaki », il y a les Irimi et les Tenkan . Ceux qui nous intéressent ici sont les Irimi, qui veulent dire « Entrer », « Pénétrer ». Le Tenkan, qui signifie « contourner », « éviter », se fait surtout quand il n’y a pas d’ouverture chez le partenaire. Le mot « Irimi », d’après l’explication de de Maitre Tamura[1], est constitué de deux idéogrammes : La signification du premier « Iri », est « Passer le seuil d’une porte » et le second « Mi », renvoie à l’image du fœtus dans le ventre de sa mère. Il ne s’agit pas de créer une ouverture pour détruire, mais de créer une ouverture pour faire un avec son partenaire[2].

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(Fuuuuusion ! )

L’idée est toujours de mettre fin à l’agressivité en saisissant l’ouverture, non pas pour vaincre, mais pour y faire entrer de la compassion et de la bienveillance, dans le but de mettre fin au combat sans sans qu’il n’y ait de vainqueur et de vaincu.

https://www.youtube.com/watch?v=RfbT1UTDEHI

 

Ouverture spirituelle et ouverture physique

Aujourd’hui, il est courant d’entendre dans la vie de tous les jours qu’il est important « d’avoir l’esprit ouvert ». D’aucuns diraient que c’est une notion de hippie ou de bisounours, d’autres diraient qu’avoir l’esprit ouvert, c’est consentir à tout, sans discernement critique. Oui, sans doute que l’esprit critique est le plus important. Néanmoins, pour avoir un esprit critique aiguisé, ne faut-il pas d’abord accueillir l’idée, pour pouvoir ensuite en faire le tour et réellement la comprendre ? Sans compréhension, il n’y a pas de véritable remise en question. Il n’y a qu’un consentement ou un refus. Cela renvoie à la manière dont le philosophe et théologien Paul Ricœur[3] aborde la nécessité de Saint-Anselme de croire avant de comprendre, contrairement à d’autres théologiens qui affirmaient qu’il fallait comprendre pour croire. La manière dont Ricœur interprète cette nécessité[4] est qu’il faut accorder un minimum de crédit, de bienveillance ou de bonne foi, au récit que l’on s’apprête à lire ou à entendre, pour ensuite le comprendre. Au contraire, si on l’aborde  avec réticence et l’a priori que c’est mauvais en soi, on juge avant de comprendre, ce qui rend le jugement fallacieux. C’est donc suite à ce raisonnement que j’affirme qu’il est plus que jamais important, surtout avec l’époque que nous traversons aujourd’hui, d’enseigner à nos enfants et à nous-mêmes de rester ouverts d’esprit. Encore faut-il savoir ce que cela veuille vraiment dire.

                « Il dit encore, à l’adresse de certains qui se flattaient d’être des justes et n’avaient que mépris pour les autres, la parabole que voici :

10 « Deux hommes montèrent au Temple pour prier ; l’un était Pharisien et l’autre publicain.

11  Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui–même : “ Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont rapaces, injustes, adultères, ou bien encore comme ce publicain ;

12 je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que j’acquiers. ”

13 Le publicain, se tenant à distance, n’osait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine, en disant : “ Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis ! ”

14 Je vous le dis : ce dernier descendit chez lui justifié, l’autre non. Car tout homme qui s’élève sera abaissé, mais celui qui s’abaisse sera élevé. »

(Évangile selon Luc, chapitre 18, versets 9 à 14, parabole du pharisien et du publicain.)

L’ouverture est un acte de consentement. C’est un premier pas vers l’éveil et la paix intérieure. Quand il y a méfiance envers le monde extérieur, il n’y a que de la lutte et pas de place pour la bienveillance ou la compassion, conditions sine qua none de la paix. De même que le pharisien tente de se justifier devant Dieu en argumentant sur le fait qu’il est un homme bon, il ne fait rien d’autre que se comparer aux autres hommes. Autrement dit, il ne tente pas de montrer à quel point il est bon, il tente de se convaincre qu’il est meilleur que les autres. C’est-à-dire qu’il base son rapport à autrui sur une compétition dont Dieu serait l’arbitre. L’autre n’est pas un compagnon ou un camarade, c’est un rival. Tandis que le publicain, en s’abandonnant totalement au jugement de Dieu, accepte totalement le regard qui peut être posé sur lui. Autrement dit, il s’accepte tel qu’il est.

Que l’on ne s’y méprenne pas. Je ne dis pas qu’il n’y a jamais de raison d’être méfiant envers quelqu’un et de faire comme si personne ne pouvait jamais être malveillant envers vous. Si je pensais ça, je ne pratiquerais pas d’arts martiaux. La méfiance est parfois légitime, mais elle doit toujours être accompagnée d’un minimum de bienveillance et de compassion, pour la simple et bonne raison que sans ces sentiments, il est tout simplement impossible de créer l’opportunité de régler ses troubles pacifiquement.

Jusqu’ici, j’ai parlé dans cette partie de l’ouverture spirituelle, de la capacité intellectuelle et psychologique, à s’ouvrir à des idées et au regard des autres. Mais cette capacité ne peut être développée, en un sens, que grâce à un travail sur le corps. Le corps, lui aussi, a besoin d’être ouvert. Inconsciemment, en temps de méfiance et de malaise, notre corps adopte des gestes et des postures qui manifestent extérieurement ce qui se passe intérieurement[5]. L’esprit ne peut être totalement ouvert que si le corps est réellement relâché. Les tensions révèlent une méfiance, souvent inconsciente, et d’une appréhension de l’inconnu. Plus l’on travaille sur nos tensions, plus nous agrandissons notre capacité à  nous ouvrir au monde extérieur. Que ce soit par le biais de pratique des arts martiaux, de la méditation, de la sophrologie, autres pratiques sportives ou légèrement physiques comme la gymnastique douce, vous assouplissez votre corps et l’entraînez à moins craindre le monde extérieur.

L’ouverture dans l’univers de Dune

                Que ce soit dans la Tao, le stoïcisme ou même dans l’œuvre de Spinoza[6], il y a une idée constante qui nous dit qu’il est vain de lutter contre le monde ou les éléments extérieurs, qu’on ne peut les surmonter ou les traverser que si on accepte leur existence et que l’on consent à vivre avec, liés à eux.  Bien que la peur soit un élément intérieur, elle est toujours le produit, la conséquence d’un élément extérieur. La peur est toujours accompagnée d’un objet, l’angoisse étant définie comme une peur sans objet, elle est, à plus proprement parler, la peur dont l’objet est inconnu ou la peur de l’inconnu. La peur est un sentiment négatif, elle crée un malaise au sein même du corps. Quand elle devient panique, elle fait perdre l’ensemble des capacités intellectuelles et physiques. De tous temps, l’homme qui a survécu a toujours été celui qui a été capable de surmonter ses peurs. Mais lutter contre elle ne revient qu’à la rendre plus forte et à la transformer en panique. Le premier pas vers la victoire contre la peur est d’accepter sa présence.

Dans la saga de Frank Herbert Dune, on trouve un ordre matriarcal appelé le « Bene Gesserit », qui grâce à la consommation de «L’Epice » a atteint un niveau inégalé en matière de développement spirituel et physique. Parmi leurs secrets, on trouve le « Prana Bindu » : ensemble de techniques respiratoires visant à décupler les capacités physiques et intellectuelles, mais aussi un ensemble d’enseignements adressés à l’ensemble des sœurs et des adeptes, basés sur des mantras et des litanies, dont celle contre la peur.

https://www.youtube.com/watch?v=XLCzAywvgQ4 [7]

En analysant de plus prés cette litanie, on s’aperçoit qu’elle va parfaitement dans le sens de l’enseignement du Tao ou du stoïcisme. En effet, cette litanie ne propose rien d’autre que de s’ouvrir à la peur, de manière à la laisser passer sans la retenir, ni lutter contre elle. Elle n’est qu’un état passager, qui n’altère que temporairement notre individualité et ne nous définie nullement. Accepter la présence de la peur, c’est la première étape vers le consentement à l’existence de l’objet même de la peur. Consentir à la présence et à la proximité de cet objet, c’est vaincre la peur. Et à la fin, il n’y a rien d’autre que « moi ». Tout au long des six tomes que constituent la saga de Frank Herbert, il y a comme une tentative de description de méthodes employées par les personnages pour se dépasser eux-mêmes. L’une des plus récurrentes est d’abord de s’efforcer à accepter les choses telles qu’elles sont, avant même de tenter d’agir sur elles, de les modifier, de s’en servir ou de simplement vivre avec elles.

Alerte au divulgâchis ! (Peut-être devriez-vous sauter ce paragraphe si vous aviez entrepris de lire les livres. Rendez-vous à la conclusion !)

Dans le tome 3, intitulé : Les Enfants de Dune, le jeune Leto échappe de peu à une tentative d’assassinat et doit, pour semer définitivement ses poursuivants, se réfugier dans le fameux désert de la planète Arrakis, connue aussi sous le nom de Dune. Le climat de ce désert est si extrême qu’on ne peut y survivre sans une certaine quantité de matériel, notamment une combinaison bien spéciale, qui recycle l’eau du corps, afin d’éviter le dessèchement et une rapide mort de soif. Initié aux techniques de survie dans le désert, le jeune garçon sait ce qu’il doit faire pour rester en vie. Seulement, il est d’abord rudement éprouvé par les conditions climatiques. Il tente de lutter et doute de lui. Puis il a une révélation, il comprend que s’il cherche à lutter contre le désert, le désert le vaincra et il mourra. Par contre, s’il apprend à aimer le désert, il n’a plus besoin de lutter contre lui, fait corps avec le désert et parvient à y vivre. Aimer le désert, c’est donc s’ouvrir à lui, vivre avec lui. Ce passage est une magnifique leçon de stoïcisme et une parfaite illustration de ce qu’entend Sénèque, quand il écrit : « La vie ce n’est pas d’attendre que les orages passent, c’est d’apprendre comment danser sous la pluie. »[8]

Ces éléments narratifs démontrent une foi inébranlable de Frank Herbert en ces valeurs et ces pratiques. Puisque les personnages qui prennent les devants et agissent de manière efficace sur les événements, que ce soient les Atréides ou les « sorcières » du Bene Gesserit, parviennent à ce résultat, car justement ils apprennent à surmonter l’adversité, en s’efforçant d’abord de l’accepter. Mais cela aussi au détriment de personnages moins avancés dans ces domaines et souvent trop confiants en leur position avantageuse, leur force de frappe ou leurs avancées scientifiques, comme les Harkonen, le Bene Tleilax, ou les honorées matriarches, rêvant de prendre la place du Bene Gesserit, mais très promptes à la colère et souvent incapables de se maitriser.

Conclusion :

Quand j’ai écrit l’article sur le concept de centre, j’ai fait le choix de partir d’une réflexion philosophique pour venir à des considérations sur la pratique des arts martiaux, afin de montrer comment une réflexion peut conduire à préférer telle approche ou telle pratique. Ici, j’ai surtout fait le choix de prendre le chemin en sens inverse, afin de montrer aussi, à quel point la pratique des arts martiaux peut influencer notre vision des choses et nous inciter à voir le monde sous un nouvel angle, à comprendre différemment des idées ou des thèses, qui jusque là, ne semblaient pas aussi importantes.

Ce qu’il faut retenir ici, c’est l’idée qu’il est bénéfique, pour soi et pour les autres de savoir s’ouvrir au monde et à l’autre, que cela ne signifie pas nécessairement abandonner toute méfiance. Mais surtout, que l’ouverture permet d’accueillir d’avantage de choses et d’en avoir une meilleure compréhension. D’un point de vue strictement martial, cela ne veut pas dire qu’il faille pratiquer et combattre sans garde, de façon totalement ouverte. Ce genre ne pratique n’est pas à la portée des débutants, mais de pratiquants suffisamment confirmés pour prétendre au niveau de maître et qui ont suffisamment d’expérience pour savoir jusqu’où et de quelle manière ils peuvent se permettre de laisser des failles dans leur garde. Néanmoins, il est du simple bon sens de se méfier de certaines pratiques et de certains enseignements, mais aussi de se remettre en question si, votre propre pratique ne contribue qu’à renforcer votre agressivité et votre hostilité envers le monde extérieur. Si les arts martiaux ne vous apaisent pas et ne vous aident pas à vous sentir mieux, c’est peut-être que vous n’êtes pas faits pour eux ou que l’essentiel vous échappe.

 

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Nobuyoshi_Tamura

[2] Nobuyoshi Tamura : « Aïkido » (édition 1986) (Cet ouvrage n’est pas malheureusement plus édité)

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Ric%C5%93ur

[4] Paul Ricoeur : « Vivant jusqu’à la mort », édition le Seuil.

[5] Joseph Messinger : « Ces gestes qui vous trahissent » (Edition J’ai lu)

[6] Gilles Deleuze, cours audio : « Spinoza : Immortalité et Eternité » (Partie sur les trois genres de connaissance) (édition Gallimard)

[7] Cet extrait de l’adaptation de David Lynch met en scène l’une des premières occurrences de la litanie dans le récit. Le film est quasi-unanimement rejeté par les fans de la saga, car ne rendant pas assez compte de la richesse de l’univers et la trame narrative bâclée, surtout à la fin, fait que ce film est quelque peu loupé. Si vous voulez bien connaitre Dune, je ne peux que vous conseiller de lire les livres. Néanmoins, j’ai de la sympathie pour ce film, surtout pour sa musique.

[8] Citation supposée apocryphe.

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