Cartographie des arts martiaux : Le Jujitsu

Cartographie des arts martiaux : Le Jujitsu

Japon, 1904, Charles Parry, citoyen britannique enseigne l’anglais au Collège de Sendai. Alors qu’il voyage en première classe dans un train, il s’inquiète de la présence d’un petit vieil homme, très pauvrement vêtu. Mesurant moins d’un mètre cinquante, ce dernier porte une vieille tenue traditionnelle très abimée, un chapeau rond et de hautes sandales en bois. Charles Parry alerte alors le contrôleur, convaincu d’avoir affaire à un fraudeur qui n’a pas sa place en première classe. Le contrôleur se dirige vers le vieil homme et lui demande son billet. Irrité par le fait d’être soupçonné de fraude, le vieil homme demande pourquoi il est le seul dans le wagon qu’on contrôle, le contrôleur désigne du doigt l’enseignant britannique, rendant compte de ses inquiétudes. Le vieil homme se dirige vers ce dernier et exige des excuses. Du haut de ses un mètre quatre-vingt-dix, le sujet de sa majesté se lève, convaincu que sa taille et son regard menaçant suffiront à intimider le petit homme à l’apparence chétive. Or celui-ci ne se laisse pas impressionner. Sans prévenir, il saisit le colosse et le projette à travers le wagon. Réalisant ce qui vient de lui arriver, l’enseignant britannique retourne vers le vieil homme, se met à genoux, demande pardon et l’implore de le prendre comme élève. Il devient alors le premier élève étranger de Takeda Sôkaku, dernier membre d’une longue lignée de samouraïs et grand maitre de Ju-Jitsu, maitrisant le style « Daitô Ryû »[1].

L’ancêtre commun du Judo et de l’Aïkido.

Si j’ai choisi d’introduire cet article par cette anecdote, c’est principalement pour deux raisons. La première est qu’elle est un moyen amusant de montrer de quelles manières les occidentaux pouvaient parfois découvrir les arts martiaux japonais, en visite dans un pays depuis peu (non sans contrainte[2]) ouvert sur le monde extérieur. La deuxième raison est que parmi les 30 000 élèves que Maitre Sokaku a eus au cours de sa vie, se trouvait un fameux jeune homme nommé Morihei Ueshiba, avant qu’il ne devienne le célèbre Maitre Ueshiba, fondateur de l’Aïkido.

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(Maitre Sôkaku à l’âge de quatre-vingt ans, lors d’une démonstration de Jujitsu Daitô Ryû.)

Néanmoins, ce n’est pas de cette manière que l’Occident, via la Grande Bretagne, a découvert le Jujitsu. En effet, dés 1898, un certain Edward William Barton-Wright importe en Angleterre le fameux « art de la souplesse »,  et s’en sert pour créer son excentrique  « bartitsu », savant mélange de Jujitsu, de boxe anglaise, française et de lutte, une sorte de première esquisse de MMA.[3] Par ailleurs, je vous invite à lire cet excellent article du Monde diplomatique, sur le rôle qu’a pu  jouer le Jujitsu, dans le combat des suffragettes afin d’obtenir le droit de vote pour les femmes :  http://www.monde-diplomatique.fr/2016/02/PARIS_CLAVEL/54739[4]

Mais revenons à nos moutons. Si maitre Sôkaku a eu pour élève Morihei Ueshiba, un autre grand nom des arts martiaux a aussi fait ses premières armes auprès de grands maitres de Jujitsu, Jigoro Kano fondateur du Judo. Mais comment se distinguent donc ces trois disciplines ?

Judo (Voie de la souplesse)

En décidant d’appeler sa discipline : voie (Do) plutôt que de garder le mot Art ou Technique (Jutsu), Jigoro Kano a fait le choix de trier et d’adapter les différentes techniques et prises enseignées par le Jujitsu afin de, non seulement les rendre plus compréhensibles et adaptables à un publique étranger et surtout occidental, mais aussi d’en faire un mode d’instruction pour les plus jeunes, afin de leur enseigner des valeurs comme la bienveillance, le respect, la discipline et la paix entre les hommes. Le Judo finit même par être enseigné dans les écoles. Il comprend donc une série de techniques offensives et défensives, qui exclue totalement les coups, et permet d’aborder le combat de façon plus ludique, dans la perspective d’être mise aussi sous forme de compétitions. Car Jigoro Kano a été le premier japonais à faire partie du comité international olympique et a donc modelé sa discipline afin qu’elle puisse faire partie des jeux olympiques.[5]

Aïkido (Voie de l’harmonie des énergies)

                En prenant un chemin très différent, Morihei Ueshiba a voulu faire de son Aïkido un instrument de sa philosophie pacifiste, assez différente de celle de Kano. En effet, l’Aïkido ne comprend aucun coup offensif et n’enseigne qu’à parer et éviter les attaques d’individus malveillants. Cette absence de coups offensifs ne permet pas non plus la mise en place de compétition. Ce que Maitre Ueshiba refusait catégoriquement. Car ce dernier tenait énormément à ce que ses élèves abandonnent leur ego, étudient l’Aïkido en toute humilité et prennent plaisir à transmettre leurs compétences aux débutants et les nouveaux venus, dans un esprit de convivialité et de partage. Car la présence de compétition, l’aspiration à l’obtention de titres, de médailles ou au statut de champion engendrent des velléités et la concurrence incite les pratiquants à se comparer entre eux, à devenir égoïstes, à garder pour eux ce qu’ils apprennent, plutôt à qu’à partager. Tout ceci ne peut créer que des rivalités, du mépris pour l’autre et une affirmation de soi au détriment du groupe. Pour maitre Ueshiba, il ne peut avoir de paix dans une société où règne une telle atmosphère.[6] Néanmoins, Maitre Ueshiba et Maitre Kano avaient un profond respect pour le travail de l’autre. Maitre Kano est même allé jusqu’à envoyer certains de ses élèves chez Ueshiba.

Jujitsu (L’art de la souplesse)

Dans l’Histoire des arts martiaux japonais, les techniques ancestrales portaient plutôt le nom de « Jutsu », que l’on peut traduire par (art), tandis que les écoles plus récentes utilisent le terme « Do », qui se traduit par (Voie). La raison est que les premiers arts martiaux avaient surtout pour but de former  des guerriers, afin de les envoyer sur le champ de bataille. L’époque des samouraïs et du combat au sabre étant révolu, les arts martiaux destinés à un public civil visent plus à enseigner une philosophie de vie liée à une pratique sportive, qu’à enseigner le meilleur moyen de tuer son ennemi, comme cela se fait dans l’armée. « Do », étant la transcription japonaise du mot chinois « Tao », qui signifie « voie », fait ouvertement référence à la réflexion philosophique qui pousse un maitre à enseigner telle technique, de telle manière à ses élèves. C’est la raison pour laquelle maitre Ueshiba, après avoir appelé sa discipline Aïkijutsu, a finalement décidé de l’appeler Aïkibudo, avant d’opter définitivement pour Aïkido.

Vous l’aurez donc compris, les arts martiaux se finissant par « Jutsu », visent à préserver un savoir ancestral, proche de ce qui était enseigné aux guerriers, du temps des samouraïs. C’est par simple déduction que l’on comprend que « Ju » désigne souplesse. Mais ce que les japonais entendent par « Ju » est différent du sens de « souplesse » dans le sens gymnastique du terme. « Ju » est synonyme d’adaptation ou de « non résistance ». Cela consiste donc à ne pas opposer de force à celle de son adversaire, mais à s’adapter et s’accommoder de sa force, de manière à la retourner contre celui qui l’exerce. Cela implique bien évidemment une souplesse proche de celle à laquelle inspirent les gymnastes, et la préparation physique pendant l’entrainement va dans ce sens. L’entrainement de Jujistu met en place ce qu’on appelle aussi en Judo des « Randori »[7], sorte de combat libre. Là où le judo n’autorise aucun coup, le jujitsu, lui, l’autorise. Il arrive parfois, dans ces exercices, que le maitre autorise le recours aux coups de poings, coups de pieds, voir même aux coups de genoux. Mais à l’instar du karaté, le coup n’est pas considéré comme un moyen en soi, afin de terrasser son adversaire. Il n’est qu’un moyen de gagner du temps ou de changer de tactique, voire de technique, quand telle saisie ou telle attaque ne fonctionne pas. Mais ils ont surtout pour fonction d’entrainer le pratiquant à parer aussi ce genre de coups. Le Jujitsu a été crée pour les samouraïs, afin de s’entrainer dans un contexte de combat à mains nues ou lorsque l’on se retrouve désarmés, face à un ou plusieurs adversaires armés. Les coups ne sont présentés, comme à l’Aïkido, que sous  forme d’Atemi, afin de gagner du temps, quand la technique n’a pas fonctionné ou pour la mettre en place. Mais la véritable essence du Jujitsu se trouve dans les saisies, les projections, les clés de bras, de jambes, les immobilisations et prises de soumission.

https://www.youtube.com/watch?v=gPUFNhevXK0

Le Jujitsu brésilien

S’il vous prend l’envie de pratiquer du Jujitsu, en cherchant un club, vous allez sûrement avoir le choix entre un club de Jujitsu traditionnel, un club qui enseigne à la fois le judo et le jujitsu (ce qui a été le cas du club dans lequel je suis allé) et un club de Jujitsu brésilien. La différence entre les deux premiers clubs et le dernier, c’est que le jujitsu brésilien est une discipline plus récente qui comprend une nette différence. De la même manière que la lutte brésilienne, plus connue sous le nom de « Luta livre »[8],  le Jujitsu brésilien se pratique en grande partie au sol. En effet, dans ces deux disciplines[9], le sol est considéré comme un atout, un instrument à utiliser pour maitriser son adversaire. Le but est donc de l’emmener le plus rapidement possible au sol, où les clés de bras et de jambes vont être utilisées afin de le soumettre et de le mettre hors d’état de bouger et d’attaquer.

https://www.youtube.com/watch?v=4H5yhR33Fbs

 

Réflexion sur la préparation physique

Avant de commencer à pratiquer sérieusement l’Aïkido, je ne voyais que la préparation physique comme un échauffement, ce qu’il fallait faire avant de pratiquer sa discipline, afin de se mettre en condition. Or, je me suis rapidement rendu compte que cette vision était très limitée et ne  reflétait qu’une non compréhension de ce que je venais apprendre en rentrant dans un dojo. En effet, plus je suis allé essayer d’autres arts martiaux, plus j’ai été frappé par la douceur de la préparation physique en Aïkido. L’enseignement de l’Aïkido porte sur le relâchement, la détente, le contrôle de soi, l’importance de rester calme en toute circonstance. D’autant plus que Chris Peytier le souligne lui-même[10], moins de 10% des pratiquants des arts martiaux assurent s’être servis de leur discipline dans la rue. Et parmi ces 10%, encore moins de 10% d’entre eux affirment avoir eu recours aux techniques apprises au dojo. Ce qui fait que moins de 1% des pratiquants s’est vraiment servi de ses compétences martiales pour se battre un jour. Parmi les 10% de pratiquants qui ont répondu oui, ils expliquent surtout qu’ils se sont servis de leur sang froid, de leur capacité à garder le contrôle d’eux-mêmes, pour apaiser la tension ou l’agressivité de l’éventuel antagoniste, afin de privilégier la communication, au détriment de la violence. Cette incroyable statistique me convainc que la préparation physique est au cœur même de la pratique, d’autant plus que c’est surtout elle qui aide à s’améliorer dans la gestion de son quotidien. C’est donc rapidement que j’ai compris que les exercices respiratoires, les exercices d’assouplissement et de relaxation faisaient partie de l’essence même de l’Aïkido. D’autant plus que vous vous en servirez bien plus dans votre quotidien, que n’importe quelle technique de clés de bras ou de projection. On retrouve cela, un petit peu, mais nettement moins dans la préparation physique des arts martiaux, où l’échauffement prend très vite la fonction d’entretenir aussi l’endurance et la force des pratiquants. Autant n’importe qui, quelque soit son âge et sa condition physique, peut facilement trouver ses aises à l’Aïkido, en matière de dépense physique, autant dans la plupart des autres arts martiaux, je vous conseille de vous préparer à souffrir, au moins au début, et de bien travailler votre cardio, d’autant plus que les séances de combat libre sont très vite épuisantes. Sans un minimum d’endurance et de capacité à respirer, vous ne tiendrez pas longtemps. Il faut une volonté de fer pour persévérer et vouloir aller jusqu’au bout, quand après les premiers entrainements, vous rentrez chez vous avec la sensation d’être cassés de partout, la cardio et les connaissances en récupération après un effort sont nécessaires, pour la pratique d’un art martial. Mais je ne peux que vous conseiller d’aller essayer. Vu la multitude d’arts martiaux qui existent à travers le monde, il doit bien en avoir un, quelque part, qui vous convient et correspond à vos attentes, vos préférences, vos besoins et vos réflexes naturels. Je ne sais pas si je pourrais un jour tous les essayer afin d’en faire une cartographie exhaustive, mais c’est mon projet, de vous en faire connaitre un maximum, afin de vous aider à trouver l’activité qui vous convient. Bien évidemment, comme ma préférence va toujours vers l’Aïkido, mes remarques seront toujours subjectives et ne pourront jamais vous donner d’idée claire de ce que telle ou telle discipline pourra vous apporter à vous-même. Je ne peux donc que vous conseiller d’essayer par vous-même.

Mes impressions sur le Jujitsu

Tout d’abord, j’ai pris énormément de plaisir. Je me suis retrouvé dans cette discipline, car elle correspond à l’approche que je me fais de la meilleure manière de réagir dans telle ou telle situation. On ressent clairement les similarités avec l’Aïkido, d’autant plus que le maitre que j’ai rencontré connaissait très bien la discipline de Maitre Ueshiba et avait parfois recours à des comparaisons pour mieux me faire comprendre certaines techniques. Néanmoins, les techniques de projections demandent un peu plus de recours à la force, ce qui semblait à la fois plus facile que l’Aïkido, car le non recours total à la force n’est pas une démarche naturelle, mais aussi plus éprouvant et son aspect offensif me déconcertait un peu, moi qui ai pris l’habitude d’attendre l’attaque de mon partenaire et de ne pas prendre l’initiative. Ce que j’ai beaucoup apprécié, vis-à-vis de l’Aïkido,  c’est la pratique du Randori, pendant la séance. Chose qui ne se pratique pas de la même manière en Aïkido. C’est un très bon moyen de s’évaluer soi-même et de savoir où on se trouve. Bien que je me sois fait écraser comme une crêpe par un ceinture noire de judo, j’ai aussi découvert, en pratiquant avec des personnes d’un niveau similaire au mien, qu’un an d’Aïkido a porté ses fruits sur bien des aspects. Cette leçon a été très constructive et m’a donné plusieurs indications sur les points forts à renforcer et les aspects à travailler, pour continuer à m’améliorer. Bref, je vois beaucoup mieux le chemin qui me reste à parcourir. Un grand merci aux pratiquants du club, qui ont accepté de passer ce moment avec moi.

 

[1] « Ueshiba l’invincible » (John Stevens, Editions Budo, pages 27 et 28.)

[2] https://www.youtube.com/watch?v=iK_aphLDEUs

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Arts_martiaux_mixtes

[4] Dans un prochain article sur le besoin de se rapprocher de la Nature, je parlerai de l’implication de Maitre Ueshiba ainsi que d’autres maitres d’arts martiaux dans des causes sociales et écologiques. Plus qu’on ne pourrait l’imaginer, les arts martiaux ont joué leur rôle, eux aussi, dans certaines causes et luttes sociales.

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Jigor%C5%8D_Kan%C5%8D

[6] « L’aïkido, tout au contraire, refuse de devenir un sport de compétition et rejette toute forme de tournois ou d’épreuves impliquant des catégories de poids, la comptabilisation des victoires et le couronnement des champions. Tout ceci ne sert, en effet, qu’à favoriser égotisme, vanité et mépris des autres. La tentation est grande de s’impliquer dans les sports de compétition car tout le monde souhaite être gagnant, mais rien n’est plus préjudiciable au budô qui n’a d’autre objectif que de libérer l’homme de lui-même et de son ego pour qu’il comprenne enfin ce qui est réellement humain. » (Kisshômaru Ueshiba, L’esprit de l’aïkido, éditions Budo, page 21.)

[7] En Aïkido, le Randori désigne un exercice où le pratiquant doit faire face à plusieurs partenaires.

[8] http://www.grappling.fr/lutalivre.php

[9] https://www.youtube.com/watch?v=b3Mlao2iHo0

[10] Chris Peytier : « De l’Aïkido au systema » (Editeur Guy Trédaniel, page 120 chapitre « A quoi servent les arts martiaux ? ».

 

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