« Si, en revanche, on reste dans le « nous tous » au lieu de « nous contre eux », alors, la notion d’adversaire n’existe plus.Si l’on voit la personne en face comme potentiellement quelqu’un avec qui on pourrait tranquillement être en train de manger, on active le système nerveux parasympathique, avec l’émission d’ocytocine, comme nous l’avons vu. Dés lors, notre peur se rationalise, notre agressivité diminue. La personne en face ne ressent pas d’agressivité, et donc sa propre peur recule, diminuant également son agressivité. La frappe, si frappe il y a, ne va pas énerver, mais au contraire donner un sentiment qu’il n’est pas utile de continuer à se battre.
Au fond, on retrouve là tout à fait le message d’O sensei, fondateur de l’aïkido, lorsqu’il disait: « Il faut envelopper votre ennemi dans votre cœur », ou « il faut faire un avec votre adversaire ». Dés que l’on est dans le « nous », et non plus dans le « nous contre eux », la dynamique d’un conflit est entièrement modifiée. Si l’humanité se considérait comme une seule grande tribu, le niveau d’agressivité sur notre planète s’en trouverait immensément réduit. »

Chris Peytier est un maitre d’arts martiaux français qui a enseigné l’aïkido durant plusieurs années. Pratiquant aussi l’art du sabre et pleinement investi dans les disciplines japonaises, il ressent en l’an 2000, une certaine lassitude à l’égard de ces disciplines, qu’il finit par juger contraignantes et ne laissant pas assez de place à la créativité. C’est à ce moment qu’il découvre, sous les conseils d’un de ses élèves, le « Systema », art martial d’abord enseigné à certaines troupes de l’armée russe et qui connait en ce début de XXIe siècle un essor et une démocratisation, grâce à son représentant mondiale Mikhail Ryabko[i]. Au premier visionnage de vidéos de démonstrations, le premier mot qui vient à l’esprit de Chris Peytier est : « Liberté ! »

 

Un exposé sous forme de récit autobiographique

   De l’Aïkido au Systema est un ouvrage pédagogique qui vise à expliquer les différences et les points communs entre l’aïkido, relativement connu aujourd’hui, et le Systema qui commence tout juste à sortir de l’ombre. Moi-même, je n’avais pas conscience de son existence, jusqu’à ce que ce livre tombe d’une étagère de librairie pour se retrouver entre mes mains. Très intrigué par ce que je lus sur le quatrième de couverture, je décidai de le rajouter aux quelques autres ouvrages sur la spiritualité ou les arts martiaux que je m’apprêtais à acheter. Heureux hasard ou signe du destin, j’ai dévoré ce livre en un rien de temps, tant la plume simple et efficace relate une mine d’informations et d’enseignements qui ont profondément changé ma perception de l’aïkido et des arts martiaux en général. Le livre se présente sous forme de courts chapitres, comprenant chacun une réflexion sur une événement vécu par l’auteur, toujours illustré par des citations de maitres d’arts martiaux, de philosophes ou d’hommes éminents, tels que : Morihei Ueshiba[ii], bien entendu, mais aussi Gandhi, Martin Luther King, Pablo Picasso, Aldous Huxley, Albert Einstein… Et se finissent toujours par une petite synthèse récapitulative des principales idées à retenir.

Aujourd’hui, Chris Peytier n’enseigne plus l’aïkido, mais le systema, discipline à laquelle il se consacre entièrement. Pour comprendre ce brusque changement qui s’est opéré au début des années 2000, le maitre français narre son propre parcours, de son initiation à l’aïkido dans son adolescence jusqu’à sa décision de ne se consacrer plus qu’au systema, en passant par ses voyages au Japon où il a pratiqué au centre mondial aïkikaï et les quelques événements qui lui sont arrivés un peu partout dans le monde et où il a pu constater que sa pratique des arts martiaux ont joué un rôle déterminant dans sa manière de réagir qui peut être qualifiée de tout à fait salutaire. La démarche de présenter cette « étude comparée » sous la forme d’un récit autobiographique est justifiée par le fait que ce choix, celui de changer de discipline, est le sien et qu’il a été déterminé par un parcours qui lui est propre. Nous ne pouvons donc comprendre ce choix que si nous savons ce qui l’a conduit à le faire. Car loin de lui l’idée de dénigrer l’aïkido au profit du systema, sa réflexion vise surtout à présenter les différents aspects de ces deux disciplines et ce que l’on peut y trouver, pour justement guider le lecteur qui pourrait se demander quelle discipline correspond le mieux à ses besoins. A aucun moment, je n’ai ressenti la moindre dépréciation de l’aïkido.

 

De la recherche du geste parfait à la quête de liberté

La plupart des gens qui ont pratiqué des disciplines japonaises ou chinoises savent qu’elles sont basées sur la recherche du geste parfait. Les entrainements, les katas, les répétitions inlassables du même geste se font toujours en vue d’un désir d’atteindre la perfection. Que ce soit le karaté, le judo, le kendo, l’aïkido… Toute pratique est décomposée en une série de mouvements bien définis, rangés dans différentes catégories, avec des noms qui leur sont propres. Chaque mouvement sera donc répété jusqu’à sa maitrise ultime. Seulement arrivé à cette maitrise ultime, le maitre pourra dire à son élève qu’il peut entrer dans ce qu’on appelle « la pratique libre », où il peut se détacher de son enseignement pour pratiquer son art comme si tout geste a toujours été naturel pour lui-même. Mais atteindre ce stade de pratique libre prend énormément de temps dans la tradition extrême orientale. Le maitre peut parfois attendre plus de vingt ans, avant de décréter son élève libre dans sa pratique. Après des décennies de pratique,Chris Peytier semblait avoir atteint les limites de sa  progression dans la découverte des aspects avancés de ces disciplines. Cependant, il ne ressentait toujours pas ce sentiment de liberté dans sa pratique, alors qu’il était toujours à répéter et corriger encore et encore ce qu’il connaissait pourtant par cœur. C’est au moment où il a commencé à ressentir ce sentiment de lassitude que le systema est rentré dans sa vie. La découverte tombait à pique, pour lui qui cherchait de la liberté dans sa pratique, voilà qu’il découvre un art martial qui ne comprend aucun mouvement de base imposé aux débutants et où tout repose sur un travail qui consiste à aider le pratiquant à trouver les mouvements qui conviennent à son propre corps.

 

Deux types d’arts martiaux ou de sports de combat

A la lecture de cet ouvrage, on découvre que les arts martiaux et sports de combat peuvent être classés en deux catégories :

-La première catégorie comprend les arts martiaux qui exacerbent l’agressivité du pratiquant. Comme je l’expliquais dans l’article sur la signification du Yin et du Yang, dans une situation d’agression, tout individu commence d’abord par se crisper et se tendre. Chris Peytier, lui, explique qu’après ce stade, il y a deux manières naturelles de réagir : rester et devenir agressif ou alors prendre la fuite. La très grande majorité des arts martiaux, dont la boxe, le karaté, mais surtout le krav maga qui connait aussi un grand essor depuis quelques décennies, part du principe que de toute manière l’individu devient facilement agressif et qu’il faut donc exacerber cette agressivité et l’exploiter un maximum dans une situation d’agression. En ce qui concerne le krav maga, la méthode d’enseignement a été conçue pour donner rapidement au pratiquant toute une série de réflexes et de techniques, de manière à pouvoir envoyer le policier ou le militaire israélien sur le terrain, seulement après quelques semaines de formation. Le krav maga occulte donc volontairement certains exercices destinés à la respiration ou au relâchement, car ils demandent du temps à être assimilés.

-La deuxième catégorie comprend les arts martiaux qui visent à développer à la fois le corps et l’esprit. L’aïkido et le systema en font partie. Dans cette catégorie, la pratique est pensée à partir de certains préceptes moraux et d’idéaux cherchant à privilégier la paix et l’apaisement des tensions. L’agressivité n’est donc pas souhaitable et tout est fait pour l’écarter un maximum. D’ailleurs, l’idéogramme à l’origine du mot japonais « Budo » ou « Bu-jutsu », signifie littéralement : l’art d’arrêter la lance. Cela peut être compris de deux manières : Arrêter la lance de l’ennemi qui vient vous frapper: le budo authentique serait donc un art martial strictement défensif. Ou alors, cela signifie que le budo authentique doit être considéré comme  étant le fait d’apprendre à se battre de manière à n’avoir jamais besoin de se battre. Ce qui rejoint les propos de grands maitres qui disent que le meilleur des combats est celui qu’on a évité. Ce qui rend les deux interprétations du mot tout à fait compatibles. Vous l’aurez donc compris, cette deuxième catégorie a justement pour objectif principal de libérer l’individu de son agressivité et de ses propres tensions. Chris Peytier définit cette démarche comme une tentative de sortir de la survie, pour justement atteindre la vie et l’épanouissement.

 

Qu’est-ce que le Systema ?

Le systema est un art martial mis au point par l’armée russe, dont le but premier n’est pas, comme l’on pourrait le croire au premier abord, de vaincre son adversaire, mais tout simplement la survie. Si, contrairement à l’aïkido, le systema n’enseigne pas de mouvements de combat de base, qu’enseigne-t-il alors ? L’art martial russe repose sur quatre piliers : La respiration, la relaxation, la structure et le mouvement. Avant de travailler sur des situations de combat, le pratiquant est d’abord initié à des exercices sur sa propre respiration, la réalisation de ces derniers permet de justement atteindre le deuxième pilier et de loin le plus important, aussi bien en aïkido qu’au systema : la relaxation. En aïkido, on appelle cela le relâchement[iii]. Le relâchement ou la relaxation consiste à se libérer de toute pression ou stress, du point de vue psychologique, mais aussi de toute tension dans le corps, du point de vue physique. Le premier pas vers cette relaxation est donc la respiration. Un corps qui respire bien est plus endurant, la bonne respiration apporte aux muscles et au cerveau l’oxygène nécessaire pour un bon fonctionnement de ce dernier, mais permet aussi d’éviter des tensions incontrôlées du muscle. Viennent ensuite des exercices qui aident à mieux percevoir les sensations de notre corps et du coup à mieux sentir où se trouvent nos tensions pour mieux s’en libérer. Vous comprenez donc de quelle manière sont liés les deux premiers piliers, il en va de même pour les deux derniers. Puisque la structure détermine la façon dont nous bougeons. Les exercices liés à ces deux piliers ont donc pour but de nous aider à trouver la manière la plus naturelle et la plus efficace, pour nous, pour nous mouvoir ou tenir le meilleur équilibre, pour justement rester debout et maitre de ses mouvements. Ces exercices peuvent sembler tout à fait théoriques et éloignés de la fonction première des arts martiaux et sport de combat, qui est d’apprendre à se battre. Néanmoins, ces exercices prennent toute leur utilité, une fois que commencent les exercices pratiques où, comme à l’aïkido, chacun va jouer le rôle de l’agresseur ou de l’agressé, de manière à permettre à chacun d’essayer de mettre en pratique ce qui a été vu dans le travail des 4 piliers, tout en expérimentant et en cherchant le meilleur moyen de se sortir de la situation de danger, en ne blessant personne si possible et tout en assurant sa propre sécurité. Comme à l’aïkido, les exercices se font d’abord lentement puis le rythme s’accélère en fonction des progrès des pratiquants. Cette méthode, plus libre dans la pratique et l’application des mouvements, et selon l’auteur de l’ouvrage, permet de progresser plus vite qu’à l’aïkido et de savoir plus rapidement réagir de manière efficace, même pour un débutant.

 

Mes impressions

Comme je le disais plus haut, c’est un livre remarquablement bien écrit. La plume est fluide et très simple. En tant que débutant, je me sentais entièrement concerné par ses explications que je sentais très accessibles. Je pense que même un non-initié aux arts martiaux peut très facilement comprendre le propos de ce livre et le besoin, pour son auteur, de l’avoir écrit en plus du but premier, qui était aussi de faire campagne afin de présenter une discipline encore très méconnue en France. Pour être honnête, j’avoue avoir débuté l’aïkido en cherchant un moyen d’avoir un peu plus confiance en moi-même. Mais à la lecture de ce livre, j’ai compris que mon choix m’a permis d’obtenir quelque chose de bien plus important encore que la confiance en soi, l’envie d’essayer de devenir chaque jour quelqu’un de meilleur et d’avoir le sentiment d’avoir pris la bonne voie pour mieux vivre ma vie. Je fais donc, monsieur Peytier, partie des lecteurs qui font que votre livre a bel et bien été écrit pour quelque chose. Et je vous en suis très reconnaissant pour cela.

En conclusion, je dirais que ce livre m’a donc encore plus déterminé à pratiquer l’aïkido. Car je reste profondément attaché aux rituels propres à l’art de Maitre Ueshiba et à leur signification, que je ne ressens pas encore dans ma pratique le besoin de liberté qu’a pu sentir Chris Peytier et que mon corps a l’air, pour le moment, de parfaitement se satisfaire de ce qu’il apprend (non sans difficulté) en aïkido. Néanmoins, je suis devenu très curieux et très attiré aussi par le systema et ce n’est pas l’envie d’essayer qui me manque. Si un jour j’en ai l’occasion, je ne manquerais pas de relater mes impressions dans un nouvel article.

                Bonus

L’extrait d’un stage animé par Chris Peytier en Tunisie :

https://www.youtube.com/watch?v=BgTwQ-tAYQ8

Les explications et la démonstration d’un maitre portant le nom de Jérôme Kadian (dans un français tout à fait remarquable):

https://www.youtube.com/watch?v=aOthwbKlxJY

La liste des clubs de systema en France, si l’envie de vous inscrire ou d’essayer vous prend :

http://www.globalsystema.fr/cours-systema/

 

 

[i] http://www.systemalyon.fr/rencontre-avec-mikhail-ryabko/

[ii] Fondateur de l’aïkido.

[iii] Voir dans un prochain article : « L’art du relâchement »

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Une réflexion sur “Littérature et essais : De l’Aïkido au Systema de Chris Peytier

  1. Encore un billet passionnant. J’espère qu’un jour tu auras l’occasion de tester cet art martial pour nous faire part de ton ressenti. En tout cas j’aime beaucoup la philosophie de cet art martial, la respiration et la relaxation… sans parler du fait qu’un « bon combat est celui que l’on a évité ». Les mots peuvent être aussi terribles que les poings ! 🙂

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