Il est habituel d’entendre, de la bouche de sages bouddhistes ou d’amis bienveillants, lors de moments de stress, de fatigue ou de burn out, qu’il faut faire un break, prendre le temps de « se recentrer sur soi-même ». Mais que signifie se recentrer sur soi-même? D’où vient cette expression et à quoi renvoie-t-elle?

Le centre métaphysique

En lisant le tao te King[i], on s’aperçoit qu’une expression revient à plusieurs reprises: « centré sur le tao ». Dans un premier temps, cela peut signifier que se centrer sur une chose, c’est renvoyer tous les éléments autres à cette chose première. On pourrait alors croire que se « recentrer sur soi-même », c’est revoir tous les éléments autres, par rapport à nous, un peu à la manière de l’individualisme romantique: « Et moi dans tout ça? »

Non, cette notion de centre renvoie à quelque chose de plus simple et pourtant de moins évident. Non, aucun de vous, ni moi, n’est le centre du monde, le monde peut très bien continuer à tourner sans vous et moi. Mais s’il y a bien quelque chose dont nous sommes chacun le centre, c’est de nos perceptions. Nous sommes au milieu et en plein cœur de toutes nos perceptions et affects. Il y a d’abord vous, ensuite l’ensemble des choses qui entrent dans votre champ de perception et seulement après ce que l’on peut appeler le monde extérieur, sur lequel il est inutile de s’attarder, puisque c’est justement le monde qui est en dehors de nos perceptions et donc, sur lequel, il est impossible d’en dire quoi que ce soit puisque nous n’en percevons rien.

dessin blog

Nous ne sommes peut-être pas le centre du monde. Par contre, vous êtes bien le centre de votre propre monde. Vous êtes le centre vers lequel toutes vos perceptions vont et le centre duquel partent tous vos affects et toutes vos émotions. A partir du moment où ceci est compris, vous comprenez que c’est vous qui produisez la réaction correspondante à chaque perception, qu’elle ne vient pas d’ailleurs. Certaines peuvent sembler bonnes ou agréables pour vous-mêmes, d’autres seront au contraires mauvaises.

On peut ensuite se demander dans quelle mesure peut-on changer ces affects, de manière à aimer tout ce qui entre dans notre champ de perception, de manière à faire de notre propre monde un véritable petit paradis d’où l’on verrait la vie en rose. Mais premièrement: Voir la vie en rose, c’est se rendre aveugle aux autres couleurs. Deuxièmement: Dans un monde idéal où règnerait le libre arbitre, tous nos affects dépendraient entièrement de nous.[ii] Seulement, vous pouvez essayer tant que vous voudrez de modifier la perception de vos affects, ils ne dépendent pas de votre volonté la plupart du temps. Par contre, ce que se recentrer sur soi peut apporter, c’est de prendre le temps de trier vos perceptions tout en vous demandant pourquoi vous réagissez de telle manière à telle perception. Est-il judicieux de réagir de telle manière dans telle circonstance? Est-il important ou utile de réagir à chaque fois? Y-a-t-il d’autres manières de réagir? A ce moment là, vous commencez à accroître votre champ de perception et commencez à percevoir des phénomènes, qui jusque là, n’étaient pas apparus à votre conscience. Vous vous rendez compte qu’il est inutile d’exprimer sa colère ou de la laisser vous submerger dans la plupart des cas, vous commencez à relativiser votre tristesse ou votre frustration, par rapport à des éléments plus essentiels, vous vous dites qu’il y a une bonne leçon et de bonnes choses à tirer de ce qui a pu vous arriver, que c’était le moment de prendre un autre chemin et vous commencez à deviner quels changements apporter à votre vie et vos habitudes.

Le centre physique

                Celles et ceux qui ont déjà l’habitude de méditer savent que la plupart des émotions et des sentiments naissent dans le ventre. La colère, l’amour, la haine, les angoisses, le stress, l’excitation… Toutes les premières esquisses rapportées à ces émotions se sentent dans le ventre, avant de se sentir dans le reste du corps. D’ailleurs, certaines études scientifiques tendent à décrire le ventre comme un « deuxième cerveau ». [iii] Mais les sagesses populaires n’ont pas attendu ces démonstrations scientifiques pour percevoir cet aspect de notre corps. On entend souvent, dans le langage courant, des expressions toutes faites comme « en avoir dans le ventre », « c’est viscéral », quand on parle d’émotions fortes, comme une émotion intense liée à une musique ou une haine si forte envers quelqu’un, que ça en devient inexplicable. Sans oublier les adolescents qui décrivent la première fois qu’ils tombent amoureux, comme ayant l’impression « d’avoir des papillons dans le ventre ». Les personnes sujettes à des crises d’angoisse rencontrent aussi des problèmes liés à l’appétit et à la digestion. Dans Ecce Homo, Nietzsche va même jusqu’à affirmer que l’alimentation a une influence sur nos pensées. Dans les pratiques intenses de méditations, dans le bouddhisme ou le yoga, il est exigé aux disciples de bien se tenir droit, de manière à faciliter la circulation des énergies, justement, entre la tête et le ventre. Dans votre quotidien, lorsque vous rencontrez des angoisses passagères ou des douleurs liées à la digestion, un (auto-) massage du ventre donne parfois des résultats non négligeables quant à la douleur et aux sensations désagréables. Parfois, le simple fait de détendre, de stimuler en douceur la partie endolorie du corps suffit à calmer et apaiser les douleurs.

Si nous sommes nous-mêmes le centre de nos perceptions, le centre de notre corps (donc de nous-mêmes) est bel et bien notre ventre. C’est un constat non seulement anthropologique, mais aussi physique. En plus d’être le point de départ de la plupart de nos sensations, il est aussi notre point d’équilibre, le point à partir duquel nous parvenons à nous tenir debout. Ce constat est central, non seulement dans la méditation, mais aussi dans la plupart des techniques d’arts martiaux.[iv]

Le centre en Aïkido

Dans la plupart des arts martiaux, surtout sino-japonais, le centre est perçu comme une véritable place stratégique à défendre et à tenter de prendre chez l’adversaire. En Wing Chun par exemple[v], il est explicitement enseigné que celui qui perd le combat est celui qui a perdu son centre. La position de garde et les mouvements défensifs visent toujours à protéger le centre dans un premier temps. Si le centre est bien protégé, par extension, le reste du corps l’est lui aussi.

https://www.youtube.com/watch?v=Gy7NQBR86P8

En Aïkido, lorsqu’on apprend l’une des premières techniques montrées aux débutants : «Ikkyo Omote », on nous explique qu’avant de commencer le mouvement de clé de bras qui va conduire à l’immobilisation, il est important de bien « rentrer dans le centre » de Uke. Cette question de centre est plus importante encore en Aïkido, puisqu’on est censé renoncer à faire usage de notre force. Si l’on veut neutraliser notre assaillant, il est important de trouver le meilleur moyen de lui faire perdre son équilibre. Equilibre qui, anatomiquement parlant, se trouve justement dans notre centre, à l’exact endroit où les maîtres situent le « ki », quelques centimètres sous le nombril. « Rentrer dans le centre » va donc consister à placer un pied entre les deux jambes de l’assaillant et dans les environs de l’axe du nombril. La gêne occasionnée sera suffisante pour perturber l’équilibre de l’assaillant et l’élan causé par l’usage de sa force sera suffisant pour le ramener efficacement au sol.

https://www.youtube.com/watch?v=SVdY3AwlH_w

En progressant dans la pratique et quand on commence à comprendre l’importance de mouvements de base appris avant même les mouvements de combat, comme les « Taï Sabaki »[vi] : série de mouvements d’esquive basée sur des quart de cercle ou des demi-cercle accomplis en conservant sa position de garde (Kamae), on se rend compte que la plupart des techniques de projections ne peuvent être efficacement accomplies, si ces mouvements de base ne sont pas maîtrisés. De plus, les mouvements en arc de cercle, avec la force centrifuge, se font difficilement si l’on ne sait pas conserver son équilibre. Et pour justement conserver cet équilibre, il est important d’apprendre à effectuer ces mouvements en conservant son centre dans le même axe, de la même manière que Kisshomaru Ueshiba l’explique dans L’esprit de l’aïkido : plus le centre d’une toupie est immobile, plus longtemps tourne cette toupie sans tomber. Donc plus nos rotations corporelles se font avec notre centre concentré sur le même axe, plus longtemps nous resterons debout, tandis que les attaques maladroites de nos assaillants les ramèneront rapidement au sol.

https://www.youtube.com/watch?v=tLsXsaGlMWQ

En dehors de tout contexte de combat, pour celles et ceux qui ne s’intéressent qu’à l’aspect spirituel de ce blog, je maintiens que ces exercices peuvent être appliqués aussi dans un but purement méditatif. Dans la quête d’une paix intérieure fondée sur une harmonie entre le corps et l’esprit, apprendre à se recentrer sur soi peut se faire grâce à des exercices pour trouver et sentir son propre centre corporel.

 

[i] « Si tu restes au centre et acceptes la mort de tout cœur, tu vivras toujours. » (Poème 33.) « Celui qui est centré dans le Tao peut aller où il désire, sans danger. » (Poème 35.) « Sois conscient lorsque les choses sont déséquilibrées. Reste centré dans le Tao. » (poème 53.)

[ii] Voir article « La signification du Yin et du Yang ».

[iii] http://www.dailymotion.com/video/x1jp95s_le-ventre-notre-deuxieme-cerveau_news

[iv] Lorsque j’écrivais ces lignes, je n’avais pas encore lu L’esprit de l’aïkido de Kisshomaru Ueshiba et j’ai fini par me rendre compte que ce que je décris dans cet article, avec mes propres mots, est l’une des multiples facettes du concept de « ki ». Pour compléter cet article, je devrais me concentrer et faire un travail de recherche plutôt colossal sur le ki. C’est un travail important et intimidant qui me demandera beaucoup de réflexion pour le présenter de manière à le rendre abordable sans tomber dans des explications trop mystiques ou ésotériques, étant donné que je connais des aïkidokas qui ne croient pas vraiment en cette histoire de « ki ».

[v] https://fr.wikipedia.org/wiki/Wing_chun

[vi] https://www.youtube.com/watch?v=OQ7e-8yKfI4

Publicités

2 réflexions sur “Concept de centre

  1. Passionnant, comme toujours. Je suis étonné par ta conclusion, sur le fait que des aïkidokas puissent ne pas croire dans le ki, alors que les moines shaolins ont prouvé que cette énergie était bien qu’une simple croyance mystique, il n’y a qu’à voir leurs exploits dans de nombreux documentaires ! Sans parler du fait que les moines shaolins des siècles précédents possédaient un savoir aujourd’hui perdu…

    J'aime

    1. Ce n’est pas une conclusion, mais une note en bas de page. Faudrait alors que je vois comment rendre plus visible le fait que ce soient des notes. Mon maitre en aïkido, tout en étant un très bon enseignant, ne s’attarde pas tant que ça sur les aspects spirituels ou philosophiques de l’aïkido. Certains le pratiquent juste dans son aspect technique, d’autres y donnent une dimension plus spirituelle et d’autres encore s’intéressent à l’aspect spirituel, sans forcément y croire. Tout le monde ne donne pas la même importance à tel ou tel aspect spirituel dans la pratique. Chacun a sa propre sensibilité et les plus personnes au tempérament plutôt athée ou agnostique peuvent trouver tout ça plus ou moins intéressants tout en ne le considérant que comme de vieilles superstitions exotiques.

      J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s